jeudi 21 février 2008

Une nouvelle identité


Aujourd'hui, une jeune femme m'aborde :

- J'ai lu Mérovée, et je suis étonnée par la force avec laquelle vous vous êtes glissé dans la peau de personnages qui n'ont aucun rapport de proximité avec vous...

Se glisser dans la peau d'un autre. Le mouvement parfaitement symétrique et contraire à l'auto-fiction. Tellement contraire qu'un jour, il y a 5 ans de cela, invité au salon du livre à l'occasion de la sortie de Rose bonbon, on réussit à me caser à une table ronde sur... l'auto-fiction. J'accepte. Un peu bêtement. Il y a là des "people" du monde littéraire, comme on dit. Tous donnent leur prognostic gagnant sur la littérature de demain. Ce sera : l'auto-fiction. Ou rien.

Quand vient mon tour de parole, je lâche :

- Mon roman n'est pas une auto-fiction... Je ne suis pas - comment dire ? - pédophile...

Silence dans la salle. Vite, me dis-je, trouve un truc pour rattraper ta connerie. Je veux dire : un truc solide, épais. Qui tienne la route nom de dieu ! Justifie toi petit salaud !

J'esquisse un vague sourire :

- En revanche, je reconnais que le procédé auto-fictionnel qui s'attache à l'intimité des personnages présente un véritable intérêt littéraire et pour ma part, j'aime bien l'idée d'écrire des auto-fictions de personnages inventés.

Vague rumeur alentours. Ouf ! C'est passé ! C'est bon ! J'ai ma place à la table des grands. Je respire.

Aujourd'hui, bien des années plus tard, je m'aperçois que ce que j'ai lancé ce jour-là avait plus de sens que je ne le croyais alors. Il s'agit, en réalité, de ma marque de fabrique personnelle. Je fais dans l'auto-fiction de personnages qui n'existent pas vraiment. Mais qui parfois, finissent par prendre vraiment corps.

Ainsi, en octobre 2002, dans un commissariat de police, suite à un interrogatoire, deux personnages de Rose bonbon se sont vus conférés une existence juridique dans un rapport de police. Incroyable !

Je revois ces trois inspecteurs - deux femmes et un homme. Ils aboient. Grognent. Essayent de me faire "avouer".

- De qui vous êtes-vous inspiré ?

- Qui sont vos modèles, hein ? Les écrivains ont toujours des modèles !

- Des noms ! Donnez des noms !

Je revois ces inspecteurs lisant à voix haute des passages du livre. Citant mes personnages à comparaître. Les appelant à témoigner. Contre moi. L'auteur.

Comment je me glisse, donc, dans la peau de personnages qui ne sont pas moi.

Et qui finissent toujours par se retourner contre moi.

Tout contre.